Du texte à l’image
Michel Butor est considéré parmi les écrivains du nouveau roman les plus célèbres dans le monde, il est aussi acteur d’essais de poésie et de livre d’artistes. Bref une encyclopédie française. Il a plusieurs ouvrages dont
la Modification a eu prix Renaudot en 1957, sans compter ses essais et ses conférences internationales qui ont parvenu jusqu'à notre pays, le Maroc en 1958 Avec
la Modification , il a parcouru d’autres voies, en dévoilant les nouveaux lieux d’écriture et des nouveaux lieux avec les arts plastiques. Butor dit « ne me laissez pas seul avec mes paroles !...j’ai le plus grand besoin de vos images », c’est pourquoi, la mouvance de son écriture n’a pas d’équivalent pour révéler le monde dans sa plus grande largeur
Dans
la Modification , il ne s’agit pas seulement de l’histoire d’un voyage qui s’effectue de Paris à Rome, mais l’histoire d’une aventure littéraire et artistique, de ce fait, le voyage se prête comme un pré-texte pour aborder des problématiques existentielles de l’homme, Comment expliquer cela ?
A travers la lecture de cette œuvre, la modification c’est l’histoire de cette transformation que Le personnage principal effectue lors d’un trajet Paris Rome pour retrouver sa bien aimée Cécile qu’il désire emmener à Paris. Mais le projet n’aura pas lieu, li va se modifier imperceptiblement, ce qui suscite de poser la question suivante : quels sont les raisons qui ont déclenché cette transformation ?
Il est clair que Délmont n’aimait pas Cécile que dans la mesure où elle est le visage de Rome, la porte de Rome, fait allusion à Marie qui est la porte du ciel.
« Avant de connaître Cécile, vous avez beau en aviez visité les principaux monuments, en apprécier le climat, vous n’avez point cet amour pour Rome, c’est avec elle seulement que vous aviez commencé à l’explorer (…) que rêvant d’elle auprès d’Henriette vous rêver de Rome à Paris
« J’étais fasciné par la ville, je le suis toujours, mais j’ai pris un recul différent pour mieux voir et réfléchir »
En effet, le génie du lieu laisse cette impression, Rome est une ville fascinante, par ses monuments son architecture et son passé qui a fond é toute l’Histoire de l’Occident. Elle a été le centre du monde grâce à des empereur comme August, Julien L’Apostat, Jules César et d’autres ; Cécile représente pour le narrateur la facette positive de
la Rome moderne elle incarne la liberté,la jeunesse la paganisme et la joie de vivre cependant Henriette l’autre facette de
la Rome antique : catholicisme, ennui, le mauvais temps. Or ces lieux fictifs apparaissent évoqués par les œuvres d’art (cf. les tableaux de Pannini).
Si Léon délmont a refuser de réalier son projet affectif, ce n’est pas sans raison, mais dans le but d’écrire un livre et la lecture des lettres de Julien L’Apostat Plus celle de L’Enéide de Virgile ont été des adjuvants pour la transformation en terme d’identification, il dit :
« Le mieux serait sans doute de concevoir à ces deux villes leur relation géographique réelles (…) Si elle vient à Paris je l’a perd, si elle vient à Paris tout sera perdu pour elle et pour moi » .p.285
C’est parce que le père que Léon Délmont va chercher dans sa descente aux enfers a lui- même deux penchants ; le paganisme et le christianisme, c’est de cette notion du double que naissent la souffrance et le malaise de Délmont, pour s’en débarrasser, il décide d’écrire un livre. On se demande si les configurations mythiques ne sont-elle pas le fruit de cette écriture ?
Plusieurs éléments entrent en jeu : psychique, historique, culturels, sentimental et idéologique. Cependant ce qui est très important c’est cette fiction poétique avec le dialogue, le monologue, les interprétations des images alors que l’écriture devient une forme dotée de couleur, de souvenir, de nostalgie et de mise en scène, tout est calculer, tout est décrit d’une manière minutieuse, c’est comme si le narrateur nous prête son œil pour voir son monde imaginaire (le son, le bruit, l’atmosphère, l’indicateur chaix qui établit les programme, les stations etc) et même les choses qui apparaissent inutiles sont d’une telle importance, par exemple : les pépins de pomme, tous cela révèle la volonté d’enregistrer la totalité du monde ( microcosme), reste à souligner l’aspect polyphonique et dialogique, selon Todorov et Bakhtine qui se manifeste dans l’imbrication des voix menées par le personnage, il se parle plus qu’il ne parle, aussi l’œuvre est au même temps roman, essai, scénario et film. La vision du narrateur est tellement subjective parce qu’elle passe par le filtre d’une conscience unique, celle du narrateur, il recourt à la mise en récit du récit comme élaboration seconde du rêve, ( la mise en abîme) ; qu’il établit des hypothèses, des interrogations et ce qui pourra ce passer dans le futur, ce n’est que pour faire des déductions de la part du lecteur puisqu’il est interpelé par le pronom « vous », s’agit-il du rêve dans la réalité ou de la réalité dans le rêve ?
Puisque le récit se transforme d’un récit de voyage à un récit d’une crise existentielle on aura l’occasion d’aborder aussi les références mythologiques. A fur et à mesure que le narrateur s’approche de Rome, sa fatigue va crescendo et la lumière commencer à le gêner, dans une semi conscience il fait sa descente aux enfers, s’identifiant à Enée et en usant l’intertexte, comme il ressort des passages suivants :
« A un détour il aperçoit un feu au milieu d’une grande salle suintante et embrumé, grosse lueur orange dans la vapeur, il approche entendant une autre respiration lourde, rauque, celle d’une vieille femme immobile qui regarde un livre ». p.214
Ce passage refert au chant VI de l’Eneide de Virgile :
« Sa poitrine halète, son cœur farouche se gonfle de rage, sa voix n’est plus humaine quand le souffle du dieu se rapproche et la touche »Eneide de Virgile chant VI
Si Enée a fait une descente aux enfers, c’est qu’il avait des raisons, pour que son père Anchise lui enseigne l’avenir de sa race, en lui dévoilant le secret de l’Histoire de Rome, c’est pour cette raison que la sibylle l’a aidé, mais quant à la descente de Délmont, il n’a pas aboutit à une réussite : faute de raisons définies, c’est pourquoi
la Sibylle lui a dit :
« On ne s’embarque pas pour une telle équipée si dangereuse, sans des raisons bien définies, bien mûries et bien réfléchies qui doivent être notées sur ces deux feuilles de papier »p.215
Par ailleurs, la descente aux enfers ne se fait pas à la légère, il faut se procurer aussi d’un guide plus le rameau d’or, le corps doit avoir une digne sépulture, de même, le héros doit être purifié, c’est ainsi que
la Sibylle le prévient des dangers de son aventure :
« Et toi met toi en route et tire ton épée du fourreau ; c’est maintenant qu’il faut du courage, Enée, c’est maintenant qu’il faut avoir un cœur ferme » chant VI
Ie narrateur en état de rêve emploi le pronom impersonnel « il »
« Il n’est pas question de dormir pour l’instant »
Quant à Délmont, il ne veut que partir d’où il est venu, il dit :
« Non, ce n’est pas la peine de rire de moi, je ne veux rien Sibylle, je ne veux que sortir de là, rentrer chez moi ».p.215
« N’y a-t-il pas un rameau d’or pour me guider ».p.215
La Sibylle lui répond :
« Non point pour toi, non point pour ce qui sont étrangers à leurs désirs ».p215
La sibylle refuse de lui donner le rameau d’or, car elle devine qu’il ne pourra pas s’en passer de ses désirs bourgeois à cause de sa faiblesse. Elle se contente de lui donner deux gâteaux brûlés avec un air moqueur et qu’il ne peut se fier qu’à cette lueur qui apparaîtra des l’extinction de ce pauvre feu.
« Alors vient sur le fleuve boueux tourbillonnant une barque sans voile avec un vieillard debout armé d’une arme qu’il tient levée sur son épaule(…) c’est une barque de métal, une épaisse masse de rouille »
La barque sans voile, métaphore du train où se trouve le personnage
« Le passeur le ramasse, le jette au fond de sa barque (…) « tudésire aller à Rome, je le sais, je te connais, il n’est plus temps de reculer »
« Senti alors une odeur de fumé, apercevant de nouveau dans l’obscurité la lueur rouge d’un feu, les oscillations s’arrêtant peu à peu, le sable crissant sur la coque métallique qui s’est ouverte comme deux mains sur le rivage brumeux, seul, le passeur s’étant dissous dans la nuit, sans doute retourné à la rencontre de quelques autres ombres » p.223
Dans cette perspective, l’initiation est autant connaissance de l’avenir et du passé, parce que la véritable science est celle qui permet de maîtriser l’énigme du passé dans la transparence du futur. Et pour faire allusion à la descente d’Orphée, il dit :
« Il ne faut plus regarder en arrière vers ce séjour malencontreux »
Dans le sens propre du terme, il s’agit d’une descente symbolique, il s’agit tout simplement d’une illustration de type métaphorique, il transpose l’image pour rendre en mot l’effet que cette dernière produit sur le lecteur grâce à l’agencement magique des mots. Il est évident de noter que la descente d’Enée, d’Orphée et de Délmont se rencontre dans le même réceptacle qui est le retour au passé.
En ce qui concerne la chapelle Sixtine, elle exprime d’une certaine manière l’espérance d’un monde transfiguré, fait allusion au livre qui témoigne de beaucoup de chose : la beauté, le plaisir, la résurrection etc. Si les peintures de Michel Ange sont considérées comme lecture de la bible à la lumière d’une mystique de l’abandon, le livre aussi est une lecture d’une expérience échouée qui ne trouve dévouement qu’à travers l’écriture pour se libérer, se reconnaître, se protéger, avoir une unité, on outre consolider la fissure affective et la fissure historique, c’est pourquoi, Délmont a sacrifié sa bien aimée pour écrire un livre, de même que Enée a sacrifié sa femme à l’amour de sa patrie. Mais pourquoi et pour qui écrit-on ? A ce propos Butor disait :
« Je n’écris pas des livres pour les vendre, mais pour obtenir une unité dans ma vie, l’écriture pour moi une colonne vertébrale ».
« Chaque mot écrit est une victoire contre la mort ».
L’écriture n’est pas seulement une unité, c’est une libération. Le livre est une œuvre salvatrice, le livre est aussi une mémoire transmettant intimement les expériences et les secrets qu’on ne peut avoir même de ce qui nous sont très chers, il purifie l’âme, c’est une trace pour la survie à l’éternité. Aussi l’œuvre c’est une lumière artistique qui s’ajoute à la lumière de la foi et comme disait Kundera :
« Le roman est une méditation d’une vie à travers des personnages imaginaire »
En ce qui concerne le jugement dernier, de Michel Ange, elle exprime la promesse reçue d’un vivant ressuscité qui est le Christ, cette promesse est accessible à tous d’une vie nouvelle. La rédemption comme on dit. Pour Délmont, l’image du jugement dernier exprime la méditation, le sommeil, la fatigue, la terreur, Délmont imagine un autre monde pour dépasser le visible par sa poétique.
Et ce qui est de la descente aux enfers, c’est l’épreuve qui aboutit à l’agencement total pour construire sa propre personnalité à travers ce voyage initiatique, il est question de se découvrir et découvrir le monde à travers une autre vision plus objectif. Roland Barthes a dit à propos de la quête de Délmont :
« L’action de la quête de Délmont présente dans son trajet, dans ses rêves dans la descente aux enfers (…) Léon a une fonction symbolique. Butor en fait des attributs révélateurs de la conscience humaine dépeint d’espace et de temps où s’accrochent les particules de rémanences de la personne, l’objet est donné dans son intimité douloureuse avec l’homme, il dialogue avec lui, il l’amène à penser à sa propre durée à accoucher d’une lucidité »
Lucien D’Allenbach, note que Butor : « Veille à ce que ce livre inséré renvoie simultanément à la modification et aux livres à venir ».
Pour conclure, le voyage de Délmont Paris Rome n’est qu’un pré-texte pour aborder le voyage initiatique de Délmont qui va aboutir à une crise de conscience pour écrire un livre, même si tout au long de son voyage, il n’a pas lu le livre en question. Cette œuvre suppose plusieurs interprétations, par la richesse de son texte poétique et artistique. A part le plaisir ressentit, le texte dérange par son inachèvement, ce qui suscite la participation du lecteur de le modifier d’un spectateur qui voit, à un acteur qui se voit, puisque nous sommes plongés dans le bain sonore et visuel de « l’école du regard "
Commentaire
La modification apparaît au début comme une histoire banale, dépourvue de sens, mais au fil des pages elle se transforme en pur chef d’œuvre, ainsi, il nous transporte non seulement sur les rails, mais également dans le bouleversement d’un individu déchiré incapable de mener son projet à sa fin. La fatigue et le malaise pèsent toujours sur lui à tel point qu’il fait symboliquement une descente aux enfers et décide de se libérer par l’écriture d’un livre. Cependant actuellement le livre se trouve abandonné, marginalisé à cause de la propagation des moyens audio-visuelle, on est accablé par la vitesse du temps, absorbé par le rythme de la vie moderne, c’est vrai qu’on évolue, mais vers quel objectif, où allons nous, on a fait rupture avec le passé et même si on fait un retours vers le passé, on est nommé des « salafistes : conservateurs. On ne peut nier que nos ancêtres durant le XV siècle lors du règne des Abbassides ont bâtit l’âge d’or avec peu de choses, ils ont tout fait et j’ose dire que nous sommes venus en retard ; n’oublions pas que la civilisation islamique a contribué à donner un nouveau souffle à la pensée occidentale, jouant un rôle médiateur entre les cultures grecque et Européenne, et cela grâce à quoi, au livre d’Allah source de leur force, pouvoir d’où évolution. Nous n’avons gagné de ce progrès que la déchirure, le malaise et l’angoisse, le danger y rode par tout. Peut on se fier à ce progrès qui, un de ces jours pourra nous anéantir ?
Que reste-il de L’Irak ? Et Bagdad qui a été le centre du monde arabe ?
Ce qui se passe dans le monde entier : les guerres, les génocides, les conflits effacent l’espérance, la volonté et la capacité, on se demande si le moment n’est pas venu pour se corriger et bâtir le monde à nouveau en recourant au passé glorieux sans toutefois, nuire à notre présent dans le but est de construire une nouvelle vie basée sur la paix, l’art et la libérté.
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